4e dimanche de Pâques

dimanche 25 avril 2021

Par le père Ludovic Frère, recteur

Berger devant, derrière et au-milieu

Berger, brebis et loups : l’image parle bien à des haut-alpins, car au détour d’un chemin, il n’est pas rare par ici de croiser un troupeau mené par un berger. L’image rejoint sans doute plus difficilement des citadins, quoique je n’aie personnellement jamais vu d’aussi gros troupeaux que ceux qui s’entassent dans le métro parisien ou le stade vélodrome ! Quant à notre monde, il compte visiblement à la fois des loups voraces et de courageuses brebis, de bons bergers et des mercenaires.

 

Mais comment distinguer les uns des autres ? Comment s’assurer d’être nous-mêmes les uns et non pas les autres ? Comme toujours dans la foi, la référence, le centre de gravité, c’est bien sûr la personne de Jésus-Christ. Ainsi, notre Seigneur nous donne aujourd’hui un enseignement limpide sur les bergers, les brebis et les loups.

 

« Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger » : clairement, c’est d’abord de Lui-même que le Seigneur Jésus entend nous parler. À la lumière de sa Résurrection, nous pouvons alors confesser comme il est doux et humble, ce Berger de nos cœurs ; et dans cette confession, puiser le désir d’être de plus belles brebis, vigilantes à ne jamais hurler avec les loups.

 

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Berger devant

 

Le Berger ressuscité, « pasteur par excellence » comme l’appelle la lettre aux Hébreux (He 13,20), se tient à la tête du troupeau pour le conduire sur le chemin de la Vie éternelle. Ce Berger sait où il va, car d’abord il en vient, Lui le Fils de toute éternité. Ce chemin, il l’a ouvert pour nous par le bâton qu’il tient à la main, la croix qui débroussaille la route et chasse les dangers. Mais ce berger ne marche pas à notre place ; s’il lui arrive de prendre sur ses épaules les brebis les plus chétives, il aime laisser chacune avancer à son rythme.

 

Mais à la tête du troupeau, il en permet l’unité, rassurant le prophète Isaïe qui se désolait : « nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait son propre chemin » (Is 53,6). Par sa sortie du tombeau, le Berger victorieux nous a réconciliés avec le Père dans l’Esprit et nous a rassemblés en Lui. Ce n’est donc plus désormais chacun son propre chemin pour s’en sortir dans la vie ; il est Lui-même le Chemin de la Vie ! Saint Pierre confesse alors : « Vous étiez errants comme des brebis ; mais à présent, vous êtes retournés vers votre berger, le gardien de vos âmes » (1 Pi 2,25).

 

Cet évangile du bon Berger vous est alors peut-être destiné personnellement aujourd’hui, pour que vous acceptiez de ne jamais regarder vers d’autres bergers que Jésus-Christ. Magnétiseurs et guérisseurs en tous genres, influenceurs sur les réseaux sociaux et idéologues de tous poils : ces faux bergers promettent des pâturages délicieux sans passer par le chemin de la croix. Ne vous y arrêtez pas, ne les suivez pas : l’herbe grasse qu’ils proposent ne nourrit pas ; elle engraisse et anesthésie, mais elle ne nourrit pas.

 

 

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Berger derrière

 

Remarquez cependant qu’un berger ne se contente pas de rester en tête de son troupeau. Il risquerait alors de ne pas voir les brebis qui s’égarent ou de ne pas aller au rythme des plus lentes. C’est pourquoi un berger se tient aussi parfois à l’arrière du troupeau. Notre bon Berger affectionne d’ailleurs cette dernière place, qu’il a prise pour nous sauver et qu’il nous appelle à prendre avec Lui.

 

Ainsi en arrière du troupeau, le bon Berger manifeste sa confiance envers ses brebis : c’est elles qui ouvrent la route et il sait qu’elles peuvent avancer dans la bonne direction, car dit-il : « Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent » (Jn 10,14). C’est notre connaissance amoureuse du Christ ressuscité qui nous permet d’avancer droit, même quand il ne semble pas y avoir de chemin tout tracé. D’où l’appel à mieux connaître encore notre Berger, par la méditation de sa Parole autant qu’en Le rencontrant dans les plus petits. Et ainsi, on peut avancer, là où le Berger sait qu’il est bon que nous allions.

 

Se tenant à l’arrière du troupeau, le Christ berger n’est pas visible des brebis qui avancent droit. Mais elles savent que, présent derrière elles, il protège leurs arrières de tous les loups qui voudraient les prendre par surprise. Aucune crainte d’être dévoré quand on s’en remet à un tel protecteur !

 

Le troupeau accepte aussi que ce bon Berger reste derrière pour pousser les brebis paresseuses ou celles qui se découragent de ne pas voir encore les pâturages nourrissants. Avançons donc sans trembler : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Mt 28,20), promet Jésus. Le bon Berger ne nous lâchera jamais ! Il veille sur tout, il s’occupe de tout !

 

Cet évangile du bon Berger vous est donc peut-être destiné personnellement aujourd’hui pour que vous acceptiez de reconnaître en Jésus ce Berger qui ne vous lâchera jamais. Trouvez la paix dans cette vérité ; la paix et la force pour avancer.

 

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Berger au milieu

 

Mais un bon berger sait aussi parfois prendre une autre place dans le troupeau : non seulement devant pour montrer le chemin, non seulement derrière pour veiller sur l’ensemble des brebis, mais aussi au milieu. « Emmanuel », Dieu parmi nous ! La promesse du bon Berger est sans ambiguïté : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18,20).

 

Le bon Berger est donc bien là, aujourd’hui, au milieu de nous qui sommes assemblés en son nom. Il marche avec nous, d’une présence qui accélère notre pas quand il se fait trop lent et qui le ralentit quand il se fait trop pressé.

 

Dans quelques instants, sa présence se fera substantielle dans l’Eucharistie ; mais puisqu’elle est déjà bien vivante quand deux ou trois se réunissent en son nom, le bon Berger est donc déjà là, au milieu de nous : quand on y pense, c’est vertigineux et tellement réconfortant : le Dieu tout-puissant vraiment là parmi nous !

 

Cet évangile du bon Berger vous est alors peut-être destiné personnellement aujourd’hui, pour que vous redécouvriez combien Dieu est là, au milieu de ces « deux ou trois » que forme un couple ou une famille, une petite assemblée paroissiale ou un grand rassemblement mondial. Et de cette prise de conscience, en tirer toutes les conséquences : au milieu de chacune de nos vies, le Christ en prend l’odeur, comme aime à le dire le pape François ; mais c’est pour nous permettre de prendre nous-même son odeur à Lui, l’odeur de la sainteté !

 

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Les bergers-prêtres

 

Jésus est donc ce bon Berger présent à la tête, à l’arrière et au milieu : Celui qui est au-dessus de tout et qui est descendu dans les profondeurs de la mort se tient désormais au milieu, devant et derrière. Christ ressuscité vraiment présent en toute chose ! Mais pour signifier particulièrement cette présence, le Bon Berger a choisi des hommes pour être bergers en Lui. Il en a fait ses prêtres. Au cours de l’histoire passée et présente, certains de ces bergers sont devenus des loups, n’aimant pas vraiment les brebis et allant même jusqu’à en dévorer certaines. Mais beaucoup de ces bergers cherchent de tout leur cœur à refléter la bonté du Berger par excellence.

 

Alors, en ce dimanche qui nous fait prier pour les vocations sacerdotales, faisons aussi de cette prière une conversion du regard, comme l’est d’ailleurs toute prière authentique. Conversion du regard posé sur nos bergers-prêtres. Car il faut bien reconnaître que, si l’on sait rendre grâce pour le ministère des prêtres, on est tous assez doué pour les critiquer quand ils ne conviennent pas. Ce n’est pas toujours sans raisons, mais n’est-ce pas aussi la perception de cette tension inévitable entre le mystère que porte un prêtre rendant le Christ présent parmi son peuple, et la réalité humaine d’un homme qui ne peut bien sûr pas refléter dans sa pauvreté toute la grandeur du Dieu Saint ?

 

Les reproches envers les prêtres peuvent alors se transformer en attention à repérer ce qu’ils reflètent le mieux. Certains prêtres savent particulièrement refléter le Berger au milieu de son peuple : leur présence est fraternelle, leurs paroles bienveillantes, mais on peut être gêné qu’ils ne manifestent pas plus clairement leur identité sacerdotale. D’autres prêtres savent plutôt refléter le bon Berger derrière le troupeau ; on regrette parfois leur manque de dynamisme pastoral, mais ils savent attendre la brebis la plus lente et ils font confiance à celles qui se trouvent en avant. D’autres prêtres reflètent plutôt quelque chose du bon Berger à la tête du troupeau. Ils sont moteurs, ils vont de l’avant, au risque de ne pas toujours tourner leur regard vers toutes les brebis qui sont derrière.

 

Alors, quand un prêtre vous déçoit, demandez-vous d’abord quel aspect du Christ berger il sait le mieux refléter. Rendez grâce pour cela et aidez votre prêtre à devenir davantage berger dans les autres domaines des besoins du troupeau : devant, derrière ou au milieu.

 

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Nous sommes ici dans un sanctuaire porté à bout de bras par une vaillante bergère. Elle y a rencontré pendant 54 ans celle qui, à la naissance du Sauveur, fut d’abord visitée par des bergers. Nous voici donc réunis ou connectés à un lieu où les bergers sont particulièrement choyés et remerciés.

 

Dans les Manuscrits du Laus, on trouve d‘ailleurs cette exclamation : « Qu’on est heureux quand, dans les désordres de sa conscience et dans ses infirmités, on trouve quelqu’un qui nous donne des avis salutaires, et quand on (est) assisté, surtout pour l’âme dans ses besoins, par des prêtres qui nous secourent. »

 

Bons bergers reflétant pauvrement le Pasteur par excellence, mais bons bergers dont notre monde a tant besoin ! Car le Berger de nos âmes veut continuer à nous guider jusqu’à la bergerie du paradis. Alors, il envoie des prêtres devant, derrière et au milieu. Le bâton de la croix à la main, ils rendent présent le bon Berger et nous aident à chanter avec le psaume 22 : « Le Seigneur est mon Berger, je ne manque de rien » !

 

Je ne manque de rien. Alléluia !