Nos oreilles, chrétiennes depuis longtemps, connaissent par cœur ou presque les Béatitudes. Aussi le ron-ron de l’habitude vient rapidement anesthésier tout mouvement de surprise ou d’étonnement lorsque nous les entendons. Ce discours de Jésus est pourtant central dans notre foi comme dans notre façon de vivre. Les Béatitudes ne sont pas un pieux discours. Elles sont l’âme du christianisme. Il nous faut donc d’urgence, nettoyer nos oreilles bouchées par l’habitude et remettre au centre de notre existence et de notre foi, la sève vigoureuse et féconde qui habite ces premières paroles de Jésus à l’orée sa vie publique.
Oui, il y a urgence à être heureux! N’ensevelissons pas la vigueur des Béatitudes sous la poussière des siècles, et ne les projetons pas non plus dans un avenir nébuleux qui leur ferait perdre toute leur densité et leur urgence. Lorsque Jésus, au commencement de sa vie publique, prononce ce mot «Heureux», il nous dévoile tout le projet de Dieu sur l’homme. À quoi va donc servir le christianisme ? Pourquoi des hommes et des femmes se réclament de Jésus-Christ depuis 2000 ans? Ces questions traversent l’histoire et la réponse est toujours la même : les hommes veulent vivre libres et heureux et Dieu seul capable de leur offrir cette perspective à l’infini.
Nous sortons des fêtes de fin d’année et nous allons entrer en carême. Et ce temps intermédiaire nous est offert comme une opportunité pour grandir, pour oser briser les limites de nos projets trop humains. Les Béatitudes nous plongent dans l’urgence du projet de Dieu. Elles viennent éclairer notre vie d’aujourd’hui d’une lumière paradoxale et bouleversante.Elles nous convient à revoir nos priorités, à discerner nos choix de vie, à entrer dans ce que Paul appellerait « la folie de l’Évangile ». À frais nouveaux, il nous faudrait retrouver la puissance de remise en cause des Béatitudes. Elles dénoncent l’hypocrisie des règles de la société. En regardant l’histoire, on peut dire que du XIIIe au XVIIIe siècle, l’Eglise a sans cesse été réveillée par ce que l’on appelle les « fols en Dieu ». Ces hommes et ces femmes avaient décidé de tourner le dos à la brutalité et à la soif du pouvoir et de l’argent. Un saint François d’Assise, ou un saint Benoît Labre, dans leur petitesse, ont été de plus puissants révolutionnaires que tous les théoriciens de l’histoire. Et saint Paul insiste dans notre deuxième lecture : « Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi. » Et il poursuit: « car la prédication de la croix est folie pour ceux qui périssent, mais pour nous tous qui sommes sauvés, elle est la puissance de Dieu. » Depuis 2000 ans, les chrétiens ont souvent été traités de fous. En effet, nous ne sommes pas et nous ne devons pas être comme les autres « qui n’ont pas d’espérance », insiste saint Paul. Le christianisme est une force divine de transformation dans nos vies. Oui, nous sommes fous. Nous sommes fous d’amour pour le Christ, voilà ce qui fait notre sagesse aux yeux de Dieu. Notre faiblesse est une force qui étonne le monde car l’amour nous a blessé et désormais plus rien ne peut être comme avant. À l’heure où, à bien des égards, nous voyons surgir des réactions violentes dans la vie sociale , à l’heure où les gestes agressifs et les paroles humiliantes envahissent le quotidien, à l’heure où le muscle et l’argent semblent être la seule valeur, osons la folie en Christ, osons la révolution intérieure qui dira, mieux que tous les discours et toutes les violences, le paradoxe revigorant des Béatitudes. C’est là le seul chemin d’avenir pour nos vies personnelles comme pour la vie sociale. Vous cherchez le bonheur ? Suivez le Christ. Tout est là.